Arnaud Beltrame et le sens d’une vie

Le sens de la vie d’Arnaud Beltrame s’est révélé dans toute sa noblesse au moment même où elle s’éteignait. Par son exemple Dieu réunit les cœurs que la violence aveugle et les manigances  des hommes tentent de séparer.


TRÈBES – Département de l’Aude – 23 mars 2018 – 14 heures 16 :

Dans le huis clos de la salle des coffres du magasin Super U, un appel retentit :

ATTAQUE …       ASSAUT …       ASSAUT …

Suivent des bruits de lutte, des cris, entrecoupés de bruits de râle (pas de coups de feu mentionnés). Le son est transmis par un téléphone portable et un dispositif d’écoute à distance. À Versailles Satory, le négociateur du GIGN ne semble pas prendre la mesure des événements en cours. À l’extérieur du magasin, les hommes du GIGN ne bougent pas. Le contingent du GIGN de Versailles Satory vient d’arriver, l’antenne du GIGN de Toulouse est en attente sur place depuis plus de deux heures. Huit minutes et trente secondes interminables s’écoulent avant que les gendarmes du GIGN de Toulouse ne pénètrent, seuls, dans le magasin.  (Libération, 22 juillet 2018)

Dans la salle des coffres, ils découvrent deux hommes : un jeune Franco-Marocain, Radouane Lakdim, et le Lieutenant-Colonel de gendarmerie Arnaud Beltrame. Radouane Lakdim aurait alors été abattu. Selon les analyses toxicologiques, il était fortement positif au cannabis. Arnaud Beltrame a reçu plusieurs balles non létales, et a la gorge tranchée. Sa mort aurait très vite été constatée (Europe 1, 22 juillet 2018). Officiellement, il mourra à l’hôpital de Carcassonne le lendemain matin vers 5 heures.


Arnaud Beltrame, promu colonel à titre posthume, attire subitement l’attention du monde entier par les circonstances de sa mort. Les aspects les plus apparents et les plus intimes de sa personnalité sont révélés. Ils trouvent un écho différent dans le cœur de chacun. Voici le portrait que nous retenons du Colonel Arnaud Beltrame.

Le Colonel Arnaud Beltrame est décédé dans sa quarante-cinquième année, un âge de maturité où l’être humain a déjà dévoilé sa personnalité profonde, et ses qualités dans leur plénitude.


Le Colonel Arnaud Beltrame était un homme d’idéal. Dès sa tendre enfance, il est attiré par l’armée et le service de la Patrie. Son choix se porte sur la gendarmerie. Il montre pendant ses études une volonté d’excellence qui dénote la force de ses convictions. Il sort major de l’École militaire de Saint-Cyr Coëtquidan, puis major de l’École des officiers de la gendarmerie.

Au maintien de l’ordre et de la sécurité publique, mission première de la gendarmerie, le Colonel Arnaud Beltrame apporte une dimension profondément humaine, dont témoigne son épouse :

« Il se sentait intrinsèquement gendarme. Pour lui, être gendarme, ça veut dire protéger. »

Le Colonel Arnaud Beltrame s’inscrit dans une lignée ininterrompue d’hommes qui vivent la fonction de gendarme comme un sacerdoce, non comme un simple métier. Son épouse en témoigne à nouveau :

« Arnaud était profondément attaché à ce qu’il appelait la “famille de la gendarmerie”. Pour elle, il ne comptait pas ses heures, ni son engagement. Il savait fédérer ses hommes, leur insuffler son élan, les amener à donner le meilleur d’eux-mêmes. Il était animé de très hautes valeurs morales, des valeurs de service, de générosité, de don de soi, d’abnégation. Il avait une force de volonté hors du commun, toujours capable de se relever après les épreuves. »

Ses camarades de promotion et les gendarmes qui ont servi sous ses ordres se souviennent d’un homme sur lequel l’adversité n’avait aucune prise, et qui restait souriant en toutes circonstances.


Quel est le secret de l’âme qui recèle de telles qualités ? C’est souvent, peut-être exclusivement, la conscience enracinée de la transcendance divine. Le Colonel Arnaud Beltrame était un gendarme exemplaire et un homme de foi. Son idéal est parfaitement traduit par la prière du gendarme, lue au cours de la cérémonie d’obsèques à la cathédrale de Carcassonne :

Dieu d’Amour, de Justice et de Paix,
entends la prière que j’élève vers Toi :
je suis gendarme, et je veux être chrétien.
Il me faut être fort, aide-moi à rester juste et paisible dans l’accomplissement de mes missions.
Je dois être vigilant face aux hommes qui peuvent devenir malfaiteurs, violents, criminels. 
Donne-moi la sagesse nécessaire pour garder la maîtrise de ma force
à l’encontre du péché et du mal, tout en discernant en chacun la présence de ton image.
Et si je dois armer mon bras pour faire respecter la loi, garde mon âme dans la sérénité Seigneur.
Car c’est mon devoir, d’assurer la Paix, l’ordre et la sécurité, 
de sauver des vies menacées, celles des autres ou la mienne.
Ouvre alors, Seigneur, les esprits et les cœurs à la compréhension de mon service exigeant,
ceux de mon conjoint et de mes enfants,
ceux de mes amis et de mes compatriotes,
ceux même de mes adversaires.
Et s’il me faut aller jusqu’au sacrifice de ma fierté,
de mon bien-être, de ma vie,
donne-moi une confiance profonde en toi Seigneur.


Le Colonel Arnaud Beltrame a été élevé dans la religion catholique. Il avait par sa mère ses racines en terre bretonne, terre de spiritualité et de foi. Homme d’engagement, il ne pouvait se contenter d’une foi de convenance, vécue dans la tiédeur. Un prêtre décrit ainsi son évolution religieuse :

« Arnaud parlait volontiers de sa conversion. Né dans une famille peu pratiquante, il a vécu une authentique conversion vers 2008, à près de 33 ans »

Il fait alors de nombreuses retraites à l’abbaye de Timadeuc dans le Morbihan. Les moines de l’abbaye appartiennent à un ordre cistercien-trappiste, qui se distingue par son austérité et son dépouillement. Ils suivent la règle de Saint Benoît, qui commande de « mettre en Dieu son espérance », et revendiquent « l’humble service de la divine majesté dans l’enceinte du monastère ».

Selon les moines, Arnaud Beltrame est un homme dont la relation à Dieu est très profonde et très pudique, à tel point que la question de la vocation lui fut même posée. Selon le Père Benoît, le style de vie monacal le fascinait, au même titre que son engagement militaire, car ce sont des vies où l’on se donne de manière absolue. Mais Arnaud Beltrame aimait trop son travail et ses hommes pour les laisser de côté.


Le Colonel Arnaud Beltrame voulait rester un homme d’action mais puisait sa ressource intérieure dans la méditation et la contemplation. Cela en faisait une personne appréciée de tous ceux qui l’ont connu. En témoignent ses relations de couple, évoquées par son épouse :

« Il était un mari très attentionné, comme toute femme rêverait d’en avoir. Il n’avait de cesse de s’améliorer, d’être le meilleur époux possible et de me rendre heureuse. Il me soutenait et m’emmenait vers le haut, toujours avec beaucoup de respect. »

Le Colonel Arnaud Beltrame a marqué les esprits par sa générosité et son humilité. Selon un de ses proches camarades, il ne tirait aucune gloire personnelle d’être le premier des cent soixante élèves de la promotion de l’École militaire de Coëtquidan en Bretagne. Son humilité, et le goût du dépouillement qu’il recherchait au cours de ses retraites monastiques, apparaissent aujourd’hui jusque dans l’aspect de sa tombe, recouverte de simples graviers au milieu des caveaux de marbre. Il y fut inhumé le 29 mars 2018, jour du Jeudi Saint.


La mort du Colonel Arnaud Beltrame a révélé certains choix qui paraissent s’opposer à son engagement catholique. Son appartenance à la franc-maçonnerie, plus précisément à la Grande Loge de France, a été rendue publique. Selon le témoignage d’un de ses proches, rapporté par le journal La Croix, le Colonel Arnaud Beltrame avait pris ses distances depuis quelques années. La GLDF dément en mettant en avant des activités récentes.

L’Église catholique réprouve traditionnellement l’appartenance de ses fidèles à la maçonnerie. Arnaud Beltrame ne pouvait ni l’ignorer, ni en méconnaître les fondements.

De plus, depuis qu’il travaillait à Carcassonne, Arnaud Beltrame fréquentait avec son épouse l’abbaye Sainte-Marie de Lagrasse dans l’Aude. Le Père Michel, de cette même abbaye, a préfacé le livre d’un haut fonctionnaire de Narbonne qui explique la contradiction qu’il a ressentie, après une retraite à l’abbaye, entre sa foi et l’appartenance à la franc-maçonnerie. Il est très probable qu’Arnaud Beltrame ait suivi le même chemin, mais plus discrètement. 

Arnaud Beltrame était-il devenu maçon par souci de son avancement de carrière, et de l’ambition, dévoilée par sa mère,  de devenir général ? Était-il resté fidèle au serment prononcé lors de son initiation, après avoir approfondi sa foi catholique ? Aurait-il pu devenir un adversaire de la franc-maçonnerie ?  Sa mort prématurée nous prive de certitudes.


Serment de l’Apprenti :

« Moi, …, de ma propre et libre volonté, en présence du Grand Architecte De l’Univers, et de cette respectable assemblée de Francs-Maçons, je jure et promets solennellement et sincèrement de ne jamais révéler aucun des mystères de la Franc-Maçonnerie qui vont m’être confiés et de ne m’entretenir qu’avec de bons et légitimes maçons ou dans une Loge régulièrement constituée. Je promets d’aimer mes Frères, de les secourir et de leur venir en aide. 

Je préférerais avoir la gorge tranchée plutôt que de manquer à mon SermentQue le Grand Architecte De l’Univers me soit en aide et me préserve d’un tel malheur. »


L’épisode le plus marquant et le plus significatif rapporté de la vie du Colonel Arnaud Beltrame est assurément l’action qu’il a menée le 23 mars 2018, dernier jour de sa vie. Ce jour-là il se livre, en échange de la libération d’une otage (qui est restée inconnue du public et dont le prénom réel serait Y… et non Julie).

Le Colonel Arnaud Beltrame a ainsi contrevenu à toutes les règles enseignées dans la gendarmerie. Il aurait ignoré les efforts de ses collègues du peloton de surveillance et d’intervention pour le retenir. Les protocoles d’intervention dans de telles situations sont pourtant rigoureusement définis, adaptés au profil de l’assaillant, à la spécificité des lieux, aux enjeux. Le Colonel Arnaud Beltrame connaissait parfaitement toutes les règles. Il avait même dirigé un exercice exactement cent jours avant la date du 23 mars. L’exercice, qui se déroulait dans des bâtiments d’EDF désaffectés de Carcassonne, simulait précisément une tuerie de masse dans un supermarché.

Cependant ni ses frères d’arme ni les membres de son entourage familial ne sont étonnés de son geste.

Pour l’épouse du Colonel Arnaud Beltrame, l’interprétation en est évidente :

« … on ne peut comprendre son sacrifice si on le sépare de sa foi personnelle. C’est le geste d’un gendarme et le geste d’un chrétien. Pour lui les deux sont liés, on ne peut pas séparer l’un de l’autre »

La maman d’Arnaud Beltrame récuse toute intention de sacrifice de la part de son fils. Selon elle, son fils est un combattant et avait la certitude de remporter la confrontation.

La réalité est certainement au confluent de tout ce qui a façonné la personnalité du Colonel Arnaud Beltrame : la conscience de sa force et de ses qualités, l’esprit chevaleresque, la volonté de protection des faibles, le souci d’exemplarité, l’esprit de responsabilité, l’absence de peur face au danger, la confiance en son destin, la croyance que Dieu lui donnerait la victoire face au mal. Dans la solitude de l’abbaye de Timadeuc, Arnaud Beltrame avait-il médité les paroles des Psaumes de David ?

 

Quand je n’étais qu’une masse informe, Tes yeux me voyaient ; et sur Ton livre étaient tous inscrits les jours qui m’étaient destinés, avant qu’aucun d’eux n’existât.

Que Tes pensées, ô Dieu, me semblent impénétrables ! Que le nombre en est grand !

Si je compte, elles surpassent en nombre les grains de sable. Je m’éveille, et je suis encore avec Toi !

O Dieu, ne feras-tu pas périr le méchant ? Hommes de sang, éloignez-vous de moi !


La volonté de Dieu s’est exprimée, le 23 mars 2018, par la mort d’Arnaud Beltrame et celle de Radouane Lakdim. Une nouvelle fois s’est dessiné le schéma erroné et tragique d’un affrontement entre l’islam et les valeurs de la France, qu’elles soient issues de sa tradition chrétienne ancienne ou de sa modernité républicaine.

Certes, des divergences existent entre la foi d’Arnaud Beltrame et la foi des Musulmans. Elles concernent essentiellement la personne de Jésus. Si le Coran enseigne que Dieu a élu Marie au-dessus de toutes les femmes du monde et lui a donné un enfant sans qu’aucun homme ne l’ait touchée, il enseigne que cet enfant est un messager de Dieu, Son Verbe qu’il a envoyé à Marie, un Esprit venant de Lui, mais pas Son Fils. Ces divergences ont toujours été évoquées dans le respect mutuel, et aucune contrainte n’est admise par l’islam en matière de religion.

Les Musulmans et les Chrétiens partagent une croyance commune au sujet du retour de Jésus à la fin des temps, et de son combat contre l’antéchrist. Nul doute que toutes divergences entre croyants sincères s’évanouiront alors.

 

Si nous revenons au temps présent et à la personnalité du Colonel Arnaud Beltrame, de nombreuses convergences apparaissent.

 

Le Livre Saint de l’islam dénonce sans équivoque les fauteurs de désordre, selon un sens très large. Les croyants musulmans soutiennent donc par principe l’action des forces de gendarmerie pour le maintien de l’ordre, la sécurité publique et la protection des personnes. Ils honorent ainsi le choix professionnel du Colonel Beltrame.

Ils honorent aussi sa valeur humaine éminente. Le Prophète de l’islam a en effet clairement enseigné que la valeur intrinsèque des êtres humains se manifestait indépendamment de leurs convictions religieuses.

Ils trouvent chez lui un idéal qui leur est commun, celui de manifester leur foi et de plaire à leur Créateur au travers des missions qu’ils se donnent et de leurs actions concrètes au cours de la vie d’ici-bas.

Les retraites monacales du Colonel Arnaud Beltrame leur inspirent respect et amitié, car ils se remémorent immédiatement ce verset de leur Livre Saint :

Et tu trouveras certes que les plus disposés à aimer les croyants sont ceux qui disent : “Nous sommes chrétiens.” C’est qu’il y a parmi eux des prêtres et des moines, et qu’ils ne s’enflent pas d’orgueil. (Sourate La Table Servie, verset 82)

Les croyants musulmans saluent les qualités d’humilité d’Arnaud Beltrame, quand ils pensent à ce dernier verset ou à la parole prophétique qui dénonce l’orgueil :

« Quiconque possède un grain d’orgueil dans le cœur n’entrera pas au Paradis ».

Ils reconnaissent chez Arnaud Beltrame le comportement idéal d’un homme envers son épouse, tel qu’il a été mis en application et inlassablement encouragé par le Prophète de l’islam, qui disait notamment à ses fidèles :

« Le meilleur d’entre vous est celui qui est le meilleur envers sa famille ».

Ils reconnaissent tout simplement la valeur du sourire constant d’Arnaud Beltrame, puisqu’un sourire est déjà une aumône, selon les paroles prophétiques.

Enfin la décision du Colonel Arnaud Beltrame de protéger la vie d’un otage en risquant la sienne fait résonner chez les croyants musulmans un verset fort de leur Livre Saint. Dieu y rappelle la parole à portée universelle qu’Il a prescrite aux Enfants d’Israël, et qui dit en substance :

Quiconque fait don de la vie à un innocent, c’est comme s’il faisait don de la vie à l’humanité entière (Sourate La Table Servie, verset 32).


Arnaud Beltrame est mort, et nous qui écrivons ou lisons ces phrases sommes encore vivants. Que savons-nous de notre destin après la mort ? Les croyants musulmans sont partagés entre crainte et espoir. Ils craignent leur sort après la mort au point de craindre, s’il ne devait y avoir qu’une personne destinée à l’enfer dans une assemblée, d’être cette personne. Ils espèrent en la miséricorde de Dieu au point d’espérer, s’il ne devait y avoir qu’une personne sauvée dans une assemblée, d’être aussi cette personne.

Dieu seul connaît la disposition intime du cœur d’Arnaud Beltrame au moment de sa mort. Dieu seul juge, en toute souveraineté et en toute justice. Le croyant musulman ne peut empiéter sur le domaine exclusif de Dieu, mais reconnaît dans la vie d’Arnaud Beltrame un modèle en matière de comportement humain, et une source d’inspiration dans l’expression de la foi.

Que Dieu accorde Son pardon, Sa miséricorde et la réussite ultime à tous ceux qui ont purifié leur âme avant l’instant final ! Amine.


Les informations de cet article  concernant Arnaud Beltrame sont issues d’articles et de vidéos diffusées publiquement. Elles sont fiables quand elles proviennent des proches d’Arnaud Beltrame car elles sont alors basées sur des témoignages directs, souvent filmés. La narration du déroulement des événements du 23  mars 2018 à Carcassonne et à Trèbes est principalement basée sur les divulgations du journal “Libération” du 22 juillet 2018, qui ont apporté des éléments nouveaux et importants. Néanmoins beaucoup d’incertitudes demeurent. Un article séparé sera consacré à ce sujet.

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